Nouvelles / Annonce
30 mai 2010
Le troisième souffle
La catastrophe est arrivée, nous sommes tous bouleversés, émus, attendris, nos portefeuilles s’ouvrent. Tous veulent aider, beaucoup voudraient « y aller ». L’aide d’urgence prend le dessus. Bientôt, cette crise humanitaire sera un mauvais souvenir qui s’estompera tranquillement, pour nous qui continuerons à être bien installés dans notre confort.

Toutefois, quand les décombres seront dégagés et les morts sommairement enterrés, d’autres problèmes plus graves surviendront et ils prendront plus de temps, beaucoup plus de temps à résoudre : les traumatismes des personnes à soigner, les familles qui ne seront jamais plus ce qu’elles étaient, les orphelins laissés à eux-mêmes, la sécurité des personnes menacée, la paix relative compromise, les institutions à reconstruire, les infrastructures à rebâtir, la dette à effacer, les ressources humaines à former, les compétences à retenir dans le pays ou à reconstruire…

Les investissements consacrés par l’aide au développement dans la période pré-crise avaient permis, doucement, de redonner un peu d’espoir, un peu de santé, un peu d’instruction à la population haïtienne. Il est à craindre, comme le prouvent les analyses de chaque crise humanitaire, que les pays donateurs vont occulter très rapidement toute l’aide structurante au profit de l’aide d’urgence… et qu’il y aura un gap dans l’aide quand les professionnels qui auront passé quelques semaines en Haïti auront quitté le pays. Il faudra alors s’attaquer aux problèmes de fond, plus complexes, que posera la reconstruction.

Le président Préval l’a compris, semble-t-il, lui qui affirme que de s’occuper du court terme ne suffit pas. S’occuper dès maintenant du moyen et du long terme est aussi une façon d’entretenir l’espoir. Maintenir des actions visant, par exemple, la formation des ressources humaines, c’est dire à ces hommes et ces femmes que leur pays compte sur eux. Espérons que nos gouvernements ne se laisseront pas séduire par les seules actions d’urgence, qui tout en étant nécessaires, ont aussi une visibilité politique rentable.

Plusieurs pays « donateurs » étaient un peu essoufflés dans la période pré-crise. Cette période de crise nous émeut et va mobiliser, et probablement gaspiller, bien des ressources si nous n’apportons pas d’appui structurant à la gestion de cette crise. La période post-crise sera encore bien plus exigeante. Si nous réussissons à relever le défi de profiter de cette situation catastrophique pour aider les Haïtiens à redresser les dysfonctions systémiques et à rebâtir un pays nouveau où règneront davantage d’équité, où des institutions fortes et des activités économiques permettront à chacun de gagner dignement sa vie, nous aurons réussi le défi de la coopération, du partenariat et de l’entraide. Nous aurons trouvé le troisième souffle qui nous aidera à aller au bout du marathon qui nous attend et nous aurons aidé à juguler le tsunami social qui menace ce pays si éprouvé.

Lucien ALBERT
Directeur de l'Unité de santé internationale, Université de Montréal

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