Nouvelles / Annonce
30 mai 2010
Gérer l’urgence et penser sur le long terme : remodelons notre action pour répondre à la nouvelle réalité en Haïti
© Jean-François Labadie, consultant en Haïti pour l'Unité de santé internationale

Présente depuis une quinzaine d’années en Haïti, l’Unité de santé internationale (USI) a, entre autres, appuyé le renforcement des capacités dans le domaine de la gestion de la santé. Mais le terrible tremblement de terre qui a secoué l’île ne permet plus d’envisager le projet et l’avenir de la même manière.

Depuis 2006, le Projet d’appui au renforcement des capacités en gestion de la santé (PARC) apporte un appui au Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP) et à l’Université d’État d’Haïti (UEH), incluant sa Faculté de médecine et de pharmacie (FMP). Initialement prévu sur une durée de six ans, le projet PARC est réalisé par l’Unité de santé internationale (USI) de l’Université de Montréal et supporté par l’Agence canadienne de développement international (ACDI). Son objectif ? Former des gestionnaires de la santé en fonction des besoins du système de santé et accompagner les organisations partenaires à produire et intégrer ces compétences. Un appui particulier du projet permet également à la Direction des ressources humaines (DRH) du MSPP de mieux planifier, gérer et mobiliser ses ressources humaines.

Un bouleversement sans commune mesure
Le tremblement de terre survenu le 12 janvier 2010 a bouleversé la vie de tout un pays et de la communauté internationale. On dénombre près de 120 000 morts, 200 000 blessés et 500 000 déplacés (1). L’USI a pu rapidement retrouver la trace de ses partenaires (43), employés haïtiens (10) et canadiens (trois permanents et un consultant) ainsi que de ses étudiants (57) afin de dresser un bilan. La majorité (110 sur 114) se porte bien. Malheureusement, ce n’est pas le cas pour bien des membres de leurs familles et de leurs proches. Plusieurs ont perdu leur maison et vivent dans des camps. Un collègue et ami de l’USI, Roger Gosselin, aurait disparu dans l’effondrement de l'hôtel Montana. Nous partageons la peine de sa famille et de ses amis plongés dans une attente insoutenable depuis plus de trois semaines. Roger est un homme de cœur que l’on ne peut encore s’empêcher d’évoquer au présent. Son absence se fait cruellement ressentir dans ces moments difficiles et toute l’équipe de l’USI le regrette profondément.

Bilan des infrastructures
Concernant les infrastructures, le bureau du projet est fonctionnel et sécuritaire. Toutefois, l’édifice du MSPP est complètement affaissé et les locaux d’enseignement de la FMP sont détruits. Les nécessités de base, comme l’eau, l’électricité, l’essence et la sécurité, ne pouvant être maintenues, deux des trois membres canadiens de l’équipe présente à Port-au-Prince ont été rapatriés.

Une réponse aux besoins urgents
Dès la première semaine suivant le séisme, le projet PARC était en mesure de répondre à certains besoins urgents de ses partenaires. Ainsi, la DRH et la direction de la santé publique du MSPP se sont installées dans nos locaux, le décanat et le rectorat les ont rejoint plus tard. Nous avons mis à la disposition du MSPP une expertise en gestion de crise et surveillance épidémiologique afin de l’appuyer dans la mise en place d’une cellule d’urgence en santé publique. Par ailleurs, six étudiants de la maîtrise en Haïti ont été retrouvés et sont désormais impliqués dans une enquête épidémiologique menée par les Nations Unies, sous la coordination du CDC (Center for Desease Control and prevention). Ils ont pu bénéficier d’un encadrement de la part de notre équipe et leur participation est bien appréciée.

Des propositions stratégiques concernant les contributions potentielles du projet à court et moyen terme ont été soumises à l’ACDI. Voici quelques unes de ces propositions : - appuyer la DRH à mettre à jour la banque de données du personnel de santé et dresser un bilan de la situation;
- élaborer un plan de redéploiement de la main d’œuvre en fonction des besoins;
- former et appuyer le déploiement de brigades en santé publique;
- terminer la formation des cohortes en cours puisque celles du DESS et de la maîtrise ont terminé leur programme à 50 %. Un modèle adapté au nouveau contexte, dans son format et son contenu, pourrait être mis en place rapidement;
- mobiliser les cellules d’intervention en mettant à contribution des groupes de diplômé€s en région encadré€s pour répondre à des besoins de gestion du département; - mettre à disposition les compétences dont dispose l’UdeM, telles que la santé mentale et l’urbanisme, pour la phase de reconstruction.

Envisager la coopération canadienne au-delà de l’urgence
L’USI a aussi participé à des activités de réflexion sur les stratégies que pourraient mener la coopération canadienne en Haïti dans le secteur de la santé. Les pistes suivantes ont été partagées avec l’ACDI :
- Conserver le secteur de la santé comme priorité. Le gouvernement canadien actuel n’avait pas l’intention de maintenir son programme dans ce secteur à la fin des projets en cours, en 2012. Pourtant, le Canada, reconnu pour son leadership en Haïti, a beaucoup investi dans ce secteur depuis les dernières années. Il serait dommage de perdre cet investissement.
- Maintenir les projets en cours et les stratégies qui ont fait leur preuve. L’une des stratégies que pourrait retenir le gouvernement canadien est de récupérer des fonds auprès de projets afin de les redistribuer en aide humanitaire au détriment du maintien de l’aide au développement. Pourtant, plus le fossé entre ces deux canaux de financement est grand, plus la sortie de crise pourrait être longue et coûteuse. Ainsi, le maintien des projets en place peut faciliter une sortie de crise plus rapide.
- Saisir cette occasion pour mettre en place un État et un système de santé plus décentralisés. Le positionnement des projets canadiens en cours dans le domaine de la santé en appui au MSPP et aux départements permet d’accompagner les structures dans la mise en place d’un système de santé plus décentralisé.
- Maintenir et renforcer le leadership des institutions de l’État. Actuellement, la coordination de la réponse de l’aide humanitaire se fait difficilement avec la participation des ministères et leurs équipes. Il est important de les appuyer pour permettre une sortie de crise plus efficace.
- Utiliser les réseaux actuels pour répondre aux besoins urgents. Les projets pourraient gérer des fonds discrétionnaires pour répondre à des besoins ponctuels selon un modèle flexible et rapide d’octroi de l’aide (« green light vs red tape »).
- Poursuivre la formation des gestionnaires en santé. Plusieurs cadres ont disparu ou vont émigrer à la suite de cette catastrophe. Il est important de répondre aux besoins de dotation du MSPP en matière de gestionnaires présentant un profil adapté pour la phase de reconstruction du système de santé.

Actuellement, le gouvernement haïtien et ses partenaires se mobilisent pour la phase de reconstruction. Il est souhaitable que l’on s’inspire des expériences du passé en Haïti et dans d’autres pays dans le cadre de sortie de crise. Dans tous les secteurs, une multitude de programmes et de projets ont été réalisés et ont été évalués en Haïti. Ces résultats devraient être pris en compte dans les orientations qui seront choisies. Espérons que les mécanismes retenus permettront aux Caraïbes de retrouver l’éclat de leur perle si malmenée.

Karina Dubois-Nguyen, coordonnatrice de projets

(1)Chiffres fournis par le MSPP le 1er février 2010

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